Greffe d’utérus, greffe de maternité ?

Une femme ayant bénéficié d’une transplantation utérine a donné naissance, le 12 février, à un enfant. L’événement pose une question inédite : celle de la dimension symbolique de l’utérus.

Jean-Marc Ayoubi et son équipe de l'hôpital Foch de Suresnes (Hauts-de-Seine), le 17 février. (Stéphane de Sakutin/AFP)
Jean-Marc Ayoubi et son équipe de l'hôpital Foch de Suresnes (Hauts-de-Seine), le 17 février. (Stéphane de Sakutin/AFP)
Source : Libération

Le 12 février, une petite fille est née à l’hôpital Foch de Suresnes (Hauts-de-Seine), dans le service du professeur Jean-Marc Ayoubi, après une prouesse médico-chirurgicale : sa mère, Pauline, née sans utérus, a bénéficié d’une greffe de sa propre mère, Christine, afin qu’elle puisse vivre une grossesse et un accouchement comme n’importe quelle autre femme. Un événement qui marquera l’assistance médicale à la maternité, autant que la naissance d’Amandine en 1982, premier bébé conçu par fécondation in vitro en France. Cette forme de procréation médicalement assistée (PMA) répond cette fois-ci à l’infertilité utérine restée sans solution médicale jusqu’alors.

Cette prouesse est le fruit d’un travail commun entre la Suède et la France. Si on doit à l’équipe suédoise, menée par le professeur Matts Branströmm, la naissance du premier bébé après une transplantation utérine en octobre 2014, on doit au professeur Ayoubi l’usage de la technique robotique mini-invasive pour le geste chirurgical. Les Suédois ont mis en place, puis la France après eux, un essai clinique de transplantation utérine chez dix femmes souffrant du syndrome de Mayer-Rokitansky-Küster-Hauser, dit «MRKH». Ce syndrome se manifeste par une absence d’utérus ; on le rencontre chez une jeune fille sur 4 500. Cette maladie n’est pas héréditaire mais congénitale. Découverte en général à l’adolescence devant l’absence de règles, elle provoque un véritable désespoir chez les jeunes filles. Comble du paradoxe, elles sont en général fertiles, tant au plan hormonal qu’ovarien.

Des embryons cryoconservés

Pour pouvoir bénéficier du protocole de transplantation utérine, le couple devra constituer par FIV au moins dix embryons qui seront cryoconservés, afin de permettre une grossesse. Car, malgré la greffe utérine, ces patientes ne peuvent vivre de grossesse spontanée.

Vingt équipes dans le monde se sont lancées dans l’aventure audacieuse de la transplantation utérine : l’Arabie Saoudite et la Turquie d’abord, mais sans succès, puis la Suède, les Etats-Unis, le Brésil, la Chine, l’Inde, et maintenant la France, avec succès. Au moins vingt bébés sont nés dans le monde grâce à cette technique.

L’équipe du professeur Ayoubi a privilégié le recours à une donneuse vivante apparentée. Aussi, le couple demandeur amène une femme âgée de 40 à 65 ans, ayant donné naissance sans césarienne et non fumeuse. Le bilan médical vérifiera si cette dernière est compatible avec la candidate MRKH. Peu de donneuses sont éligibles, même parmi les mères des futures receveuses. Le refus ou l’incompatibilité de la mère donneuse peut être très douloureux. Des tantes, belles-sœurs, ou belles-mères ont donné en Suède. Aux Etats-Unis, des femmes non apparentées, altruistes, ont donné également.

L’évaluation psycho-médicale

Il aura fallu des années à ces parents pour voir naître leur fille : le temps de trouver le service de gynécologie obstétrique apte à réaliser ce projet, celui de l’évaluation psycho-médicale, celui des bilans, et enfin celui de l’intervention chirurgicale, complexe et lourde. La mère de Pauline, Christine, 57 ans, s’est proposée spontanément comme donneuse, tandis que son mari (le père de Pauline) épluchait la littérature scientifique sur la transplantation utérine dans le monde.

Recevoir un tel don implique d’entrer dans une dynamique de contre-don. Accepter ce geste de sa propre mère peut créer un fort sentiment de dette de vie. Aussi, Pauline a offert à sa mère une perle noire (pierre qui est elle-même le résultat d’une greffe de la poche reproductrice de l’huître) ; et ce, avant la transplantation, afin d’éviter de corréler la réussite du processus au geste de sa mère. Elle ne souhaitait pas non plus que son futur enfant soit, en lui-même, le cadeau. De son côté, la mère donneuse de son utérus peut tirer de ce don un bénéfice secondaire important : le soulagement de la culpabilité d’avoir «mal fabriqué» sa fille. Pauline considère ce don comme la plus grande preuve d’amour que sa mère ait pu lui offrir.

Le professeur Jean Marc Ayoubi est celui qui a permis la première transplantation utérine française.

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